Sciences naturelles et littérature: aller(s)-retour(s)

par | 23 Déc 2018 | trames | 0 commentaires

Enfant, lorsqu’on aime les sciences naturelles, c’est parce qu’on aime la nature. Apprendre à nommer un arbre ou un oiseau, à le reconnaître, à en découvrir les cycles de vie, les caractéristiques qui échappent au premier regard, c’est resserrer les liens de familiarité avec un environnement qui nous attache.

Plus tard, au fil des classes, connaître la nature prend des voies plus techniques: disséquer une truite ou un œil de bœuf, observer battre le cœur d’une grenouille écartelée, utiliser un microscope – et ne RIEN voir -, plonger dans l’abstraction des reproductions cellulaires. L’environnement devient objet. Un jour, on apprend à construire une équation relativement simple permettant de calculer les probabilités qu’une souris naisse blanche ou grise, qu’un enfant ait des yeux clairs ou foncés, en fonction des caractères génétiques de ses parents. La souris devient le résultat d’un calcul. Toute complexité semble accessible à force de méthode, de persévérance, de recherche. Et on aimerait assez participer à construire cette compréhension des choses.

Enfant, lorsqu’on aime les livres, c’est parce qu’on aime les histoires et les mondes que racontent les mots, ou les images. On crée des liens imaginaires avec des personnages, on s’invente des aventures qui leur ressemblent. Plus tard, on apprend comment sont fabriqués les personnages, on étudie les types, on cherche des thèmes, on se demande ce que veut dire une histoire, pourquoi elle nous plaît. Le récit devient objet. Un jour, on est capable de disséquer littéralement un texte, jusqu’à perdre de vue, par moment, l’histoire qui nous attachait tant. On sort de l’opération en s’interrogeant sur ce droit qu’elle octroie à fabriquer un sens, sur la légitimité d’une démarche qui admet les interprétations contradictoires. Et on aimerait assez creuser cette manière de comprendre, au-delà de l’évidence.

Les deux parcours étaient inconciliables au moment où j’ai terminé mon lycée. Entre ces deux complexités, j’ai choisi celle du texte littéraire plutôt que celle de l’ADN, à une époque où l’on envisageait l’étude de la littérature comme une « science du texte », avec sa nomenclature, ses schémas, ses « logiques », etc.

Depuis le début de mon doctorat, toutes mes recherches portent sur les récits de découverte, sur la manière dont le langage rend possible l’expression et la transmission des mondes nouveaux qu’explorent les sciences naturelles, lorsqu’elles commencent à se doter de méthodes et d’outils précis, et à se construire autour de l’observation et de l’expérience. Comment le plaisir que déclenche la beauté et la complexité d’un objet naturel dialogue-t-il avec la technicité nécessaire à son étude? Quels imaginaires de la nature guident le choix des mots, et comment ceux-ci, en retour, donnent-ils sens aux choses? Comment les représentations communes, littéraires et scientifiques de la nature se rencontrent-elles dans le texte savant?

C’est en interrogeant les textes avec les méthodes d’examen de l’analyse littéraire que j’aborde ces questions qui, en fin de compte, ne sont pas très éloignées des études sur les imaginaires des écrivains. Car lire un récit de découverte, c’est ré-ouvrir une vision d’un monde désormais révolu. On ne peut plus voir la nature comme on la voyait au XVIIIe siècle: se projeter dans le Pérou du temps de Humboldt ou dans une vision d’un paysage connu tel qu’il était il y a deux cents ans relève de l’effort fictionnel. Mais on peut saisir quelques bribes de ce regard et de cette réalité dans les mots que nous ont laissés les savants. Partir sur les traces d’un observateur à travers ses carnets d’expérience, suivre un voyageur au fil de ses lettres ou de son journal, s’interroger sur son travail, sur la manière dont il saisit ce qu’il a sous les yeux, sur ce qu’il choisit de relater, sur les termes qu’il utilise à cette fin, c’est reconstruire et donner à voir des gestes, des personnages, des univers mentaux, des interactions sociales et institutionnelles qui ont fait la science – et le monde – d’un temps. C’est donc faire de l’histoire en partant des textes. Une histoire qui est à la fois celle des images de la nature, et celle de l’homme s’étant donné pour tâche de la comprendre.

Illustration: Montmartre au XVIIIe siècle, dans l’Atlas de Frédéric V du Danemark (Frederik den Femtes Atlas, 1723-1766).