Les invisibles (1)

par | 26 Déc 2018 | trames | 0 commentaires

Le nom de ce site est issu d’un projet de recherche récent qui s’intéresse à la naissance de la microscopie (1660-1840) sous l’angle du langage1. Il faut s’imaginer un nombre très restreints de savants maniant un instrument nouveau, peu commun, pas encore stable. Certains fabriquent des microscopes « maison » à partir de simples loupes. Des instruments plus complexes voient le jour, mais les modèles, comme les lentilles, sont variés. Et la vision de l’infiniment petit est nouvelle. On peut certes observer des objets qu’on voit à l’œil nu pour en agrandir les structures, mais ce faisant, on découvre également des détails inédits, des objets mouvants, qui semblent vivants, et qu’on ne sait comment définir et comprendre. Comment comprendre ces mondes insoupçonnés qui ne ressemblent à rien de ce qui était connu? Comment décrire ces observations, quel nom attribuer à une particule s’agitant dans du liquide? Son mouvement est-il spontané? A quel règne la rattacher? Et sans mots dédiés, comment faire voir aux quelques rares détenteurs de microscopes (différents du sien) ce que l’on souhaite montrer?

Cette expérience très concrète de confrontation à l’invisible, c’est la confrontation à une étrangeté radicale, un vide conceptuel; l’arrêt, même, pour un temps, de la capacité à penser: extra-ordinaire, la « chose » à laquelle on se confronte étonne, émerveille, effraie, ou rend impossible toute compréhension. La conséquence de cette première vision, pour l’observateur, est une interrogation, un élan de recherche souvent obstiné, une volonté de décrypter et de s’approprier l’objet à force d’expériences et d’observations, pour lui donner un sens. La nouveauté observée, pour sa part, quitte son statut d’existant ignoré, allant son histoire hors de toute inscription – sans histoire(s), donc; elle sera désormais vouée à être enregistrée, manipulée, intégrée, transformée et, souvent, détruite.

J’ai pris conscience a posteriori que cette histoire des invisibles microscopiques était un peu celle de tous mes objets de recherche2: sauvages et barbares envisagés d’abord sous l’angle de la curiosité, puis confrontés, tirés de force parfois, à la « civilisation », pourvus enfin d’une voix toute européenne; territoires vierges devenus lieux d’exploration et d’élaboration de savoirs et de ressources exportables; objets naturels qu’on ne regardait que comme simples curiosités, et qui révèlent leur étrangeté et leur complexité dès lors qu’on les soumet à l’analyse; voyageurs silencieux que l’historien s’obstine à faire parler…

Tous subissent la contrainte de l’enquête scientifique. Tous cèdent en partie, se révèlent, mais résistent, aussi: sauvages, territoires exotiques, univers invisibles et savants mutiques clament toujours, quelle que soit l’offensive des connaissances, leur irréductibilité. C’est sans doute pourquoi l’écriture qui les prend en charge se situe souvent à la lisière du savoir et de la fiction.

Illustration: cellules végétales observées par Robert Hooke dans le dernier tiers du XVIIe siècle. Voir Micrographia : or, Some physiological descriptions of minute bodies made by magnifying glasses. London, J. Martyn and J. Allestry, 1665.

  1. « De l’observation isolée au savoir partagé: négociations discursives et construction du véritable invisible dans les sciences naturelles entre 1740 et 1840 ». Ce projet, financée par le Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique, est codirigé par Marc Ratcliff (Université de Genève) et donne lieu à une thèse de doctorat réalisée par Guillaume Kaufmann []
  2. voir l’article « Axes de recherche » []