Axes de recherche

par | 26 Déc 2018 | trames | 0 commentaires

Toutes mes recherches tournent autour d’une même préoccupation: la construction d’une connaissance du monde naturel (homme y compris), envisagée comme dialogue permanent entre, d’une part, des représentations existantes, très ancrées culturellement, agissant à la fois consciemment et inconsciemment dans toute lecture du réel et, d’autre part, le langage, les mots, qui reflètent ces représentations, et contribuent à les véhiculer ou à les faire évoluer. On peut, une fois posée cette définition très (et trop) générale, envisager trois grands axes:

1) La nature pensée et écrite par les savants au XVIIIe siècle: mon projet de thèse s’est construit autour de la notion d’inconnu scientifique, d’abord envisagée très strictement (ce qui n’était pas du tout connu, ce que l’on découvre ex nihilo), puis repensée à partir d’objets de diverses natures, soit nouvellement découverts, soit « connus » au sens général et non spécialisé du terme, mais investis à nouveaux frais par une science naturelle gagnant en technicité et en précision, au XVIIIe siècle. Les coquillages et les fossiles, par exemple, intégraient depuis longtemps les cabinets de curiosité sans qu’on se soit réellement interrogé, d’un point de vue expérimental, sur leur nature. Un langage basé sur des apparences, des ressemblances, véhiculait certaines croyances au sujet de l’origine et des caractères de ces productions. Les réexaminer, c’était à la fois faire le point sur ces légendes, et forcer le regard à voir autre chose que les illusions qui le séduisaient jusque-là. Qu’advient-il, dans ce processus, du charme que peut exercer le potentiel « merveilleux » de la nature, y compris sur un esprit parfaitement rationnel? Comment contemple-t-on la nature à partir du moment où on la réduit à de purs faits?

Menée d’abord en suivant les différentes théories du langage et de la description  au XVIIIe siècle, puis appliquée à différents cas d’objets problématiques, cette étude interrogeait majoritairement des textes savants du XVIIIe siècle, issus des Mémoires de l’Académie Royale des Sciences et de quelques fonds manuscrits. Ils croisaient toutefois la pensée de certains grands écrivains-philosophes du temps – Buffon, Diderot, Bernardin de Saint-Pierre, par exemple. Ce travail constitue la base d’une réflexion que j’ai approfondie depuis en revenant à l’inconnu stricto sensu, celui découvert par la science microscopique notamment1.

2) Écrire l’Amérique: l’un des membres de mon jury de thèse m’avait suggéré, au moment de la soutenance, d’approfondir mes recherches en examinant des observations de naturalistes voyageurs sur les productions naturelles que les explorations dévoilaient aux Européens. Souhaitant avant tout, à l’issue de ma thèse, changer de registre, j’ai détourné cette suggestion en m’intéressant aux difficultés dont semblaient témoigner de nombreux textes de voyageurs savants lorsqu’il s’agissait de décrire de nouveaux territoires. Comme si, là encore, il manquait à la fois un langage et, avant cela, un exercice du regard, pour percevoir la cohérence et la spécificité des réalités nouvelles qui s’offraient à leurs yeux. J’ai choisi de me concentrer sur l’Amérique espagnole, qui s’ouvre aux Français à partir de la fin du XVIIe siècle. A partir de là, deux directions se sont ouvertes:

a) Sauvages et barbares: les voyageurs rencontrent souvent des « sauvages » au cours de leurs voyages. Ils les décrivent en recyclant d’anciennes représentations, au point qu’on peut souvent douter de la réalité de la rencontre. Ils mettent en scène des échanges complexes avec des populations qui parlent mal et peu volontiers la langue du colon. La littérature de voyage croise ici les fictions où le sauvage est tantôt terrible cannibale, pauvre créature effrayante de simplicité, n’ayant pas bénéficié des bienfaits de la civilisation, et tantôt grand philosophe susceptible de guider l’Européen vers une vie plus simple, plus naturelle, moins contradictoire. Ces représentations étant connues, je me suis dirigée vers un autre aspects qui me paraissait intéressant: comment ce que disent les populations natives sur la nature (productions naturelles, histoire du territoire, géologie, etc.) apparaît-il dans les textes? Comment utilise-t-on leurs légendes pour mieux comprendre des lieux dont l’histoire semble avoir été presque entièrement effacée par la colonisation? Que fait-on des savoirs de ces « sauvages » et « barbares » qui fascinent tant, le XVIIIe siècle?

b) Le savoir impossible: dans de nombreux fonds manuscrits, j’ai été frappée, d’abord, par une forme d’inexistence des lieux, décrits très superficiellement, ou seulement à travers les aventures du voyageur, comme si donner une image des territoires traversés était impossible – ou inintéressant. De fil en aiguille, je me suis dirigée systématiquement vers les voyages qui semblent n’avoir donné lieu à aucun discours suivi et structuré: nombre de fonds manuscrits regorgeant de papiers, dessins, ébauches, brouillons inaboutis, promesses de publication qui n’aboutissent à rien. Je me suis donc interrogée plus spécifiquement sur les difficultés méthodologiques et épistémologiques qui semblent rendre si difficiles la mise en forme d’une pensée et d’un propos cohérents du voyageur savant: difficultés de lecture du territoire; problèmes matériels (financiers surtout) rendant impossible une étude suivie des lieux et/ou, au retour, une publication; absence d’outils, lorsque les méthodes européennes ne s’appliquent pas aux productions d’un territoire éloigné; méthodes insuffisantes pour classer et répertorier efficacement les informations recueillies.

3) L’injonction au voyage: autour de la figure de Joseph de Jussieu: envisagé au départ comme un voyageur parmi d’autres à l’histoire particulièrement dramatique, Jussieu est devenu le centre de mes recherches actuelles sur les figures de « savants silencieux »: après 36 ans passés au Pérou entre 1735 et 1771, il rentre en France, dépossédé de l’essentiel de ses manuscrits, sans avoir jamais publié une ligne sur ses recherches botaniques, et apparemment frappé de démence. Les manuscrits de ce savant – une correspondance assez mince, évoquant surtout des problèmes de santé et des difficultés matérielles – me sert de point de départ pour interroger les biais par lesquels nous lisons les documents issus de voyageurs. En quoi le contexte d’écriture « en voyage » influence-t-il nos lectures? En quoi dirige-t-il nos interrogations? En oblitère-t-il d’autres, essentielles? Que faire d’une figure comme celle de Joseph de Jussieu, entre l’histoire héroïsante jouant sur le pathos du cas, et l’oubli lié à l’absence apparente de résultats concrets? Cette recherche, bien avancée mais complexe, fera l’objet de mon prochain livre, intitulé pour l’instant l’injonction au voyage pour signifier à la fois la pression qui repose sur les épaules du savant chargé de mission, et l’orientation de lecture qui semble imposée à l’historien par le contexte de production des textes (le voyage, le déplacement). On trouvera dans la section « Articles » de ce site quelques pistes élaborées jusqu’à présent dans le cadre de publications brèves.

  1. Voir dans ces pages « L’invisible (1)«  []